vendredi 12 octobre 2012

La rentrée: pour l'enseignement de l'esclavage


Le mois de septembre est terminé, mais je voudrais quand-même marquer la rentrée scolaire ici aux Etats-Unis...alors, permettez-moi de partager quelques points de réflexion sur le premier roman sur mon syllabus—Rosalie l’infâme de Evelyne Trouillot. Publié en 2003 ce roman se situe à Saint Domingue au 18e siècle. Plus spécifiquement, c'est l'année 1750--la période de l'esclavage.  Enseigner ce roman m'a donné l'occasion de réfléchir en profondeur sur les représentations de l'esclavage dans le contexte haïtien et comment enseigner l'esclavage dans un cours de littérature et culture francophone aux Etats-Unis. 

Evelyne Trouillot fait un travail méticuleux pour rendre la vie quotidienne de l’esclave.  Son objectif de montrer l’horreur de l’esclavage ainsi que l’humanité des esclaves individus se réalise avec des personnages pleins de leurs propres pensées et passions.  A mon avis la postface présente un des éléments les plus intéressants du roman. Trouillot y explique qu’elle « ne voulait pas écrire un roman historique », mais malgré ceci Rosalie l’infâme peut être considéré comme un roman historique ainsi que ce que les Américains nomment un « neo-slave narrative ».  Dans son étude  Sites of Slavery:  Citizenship and Racial Democracy in the Post-Civil Rights Imagination (2012) Salamishah Tillet explique que le neo-slave narrative est un genre avec lequel les écrivains et artistes noir-américains essayent de négocier leur identité et citoyenneté américaine au 20e et 21e siècles.  Devant cet état de choses, comment pourrait-on expliquer l’utilisation du « neo-slave narrative » dans le contexte haïtien, autrement dit, que veut dire la représentation de l’esclavage dans le contexte haïtien ?  Comment est-ce que l'histoire de l'esclavage figure dans notre imaginaire contemporain?  En utilisant le sujet du marronnage, Trouillot explore un aspect de cette histoire.  D'une certaine manière le "nèg mawon"  est synonyme de notre compréhension de l'esclavage parce que celui-ci représente la résistance et la liberté préfigurant la Révolution.  Mais Trouillot présente une autre vision qui féminise le personnage célèbre. Ainsi elle nous offre une histoire à la fois familière et complètement ré-imaginée. 

J'enseigne Rosalie dans le contexte d'un cours de littérature des femmes francophones, mais j’imagine un jour peut-être je pourrai créer un cours sur l’esclavage pour aller plus loin dans l’exploration du sujet.  Comment enseigner l’esclavage spécifiquement dans le contexte haïtien ?  Comment éviter la tentation de rester seulement dans la gloire de la Révolution haïtienne sans vraiment rentrer dans les détails horribles de cette institution tellement déshumanisante ?


Pour moi, en tant que prof de français aux Etats-Unis, enseigner l'esclavage aux étudiants qui ne sont pas familiers avec cette histoire particulière (dans le contexte haïtien et français)  a posé un défi supplémentaire.  Beaucoup d’étudiants américains ont lu Beloved de Toni Morrison et plusieurs étudiants français sont familiers avec Ourika de Mme Duras, mais pour ce qui concerne l’esclavage en Haïti et le rôle de la France dans la traite en général, il ont très peu de connaissance.  J'ai ajouté des lectures supplémentaires de  The French Atlantic Triangle : Literature and Culture of the Slave Trade (2008) écrit par Christopher Miller et The Libertine Colony écrit par Doris Garraway.  De même, le dernier livre de Laurent Dubois Haïti: The Aftershocks of History aborde la période avant la Révolution haïtienne. Ces livres m’ont aidé
 à contextualiser l’aspect historique.  Pour la prochaine fois je compte ajouter un film qui pourrait aider les étudiants à visualiser l’époque aussi.  Mes étudiants étaient   profondément touchés par le style de l’écriture, ils ont apprécié la beauté, l’émotion et la passion du roman.  En bref, ce roman leur a enseigné l'histoire de l'esclavage d'une manière plus intime. Ce succès est à cause de l’écriture de Trouillot et son but de rendre à la fois un roman historique et un texte qui humanise l’expérience quotidienne des esclaves. 

Et vous?  Comment est-ce que vous pensez que l'esclavage est présent ou absent dans notre imaginaire haïtien? Comment pourrait-on enseigner cette période avec plus de fidélité et complexité?



RMJC 

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