dimanche 19 décembre 2010

Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2010 attribué à Evelyne Trouillot

Le weekend dernier, le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2010 a été décerné à Evelyne Trouillot pour son roman La Mémoire aux abois, dont vous pouvez lire le compte-rendu ici. Nous vous invitons à lire la déclaration des membres du jury ainsi que le texte de remerciement de l’auteur.




Gosier, le 17 décembre 2010
Déclaration des membres du jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde :
• Pour : l’originalité avec laquelle sont convoqués les tremblements de l’Histoire et des histoires dont les
soubresauts n’ont pas fini se secouer nos imaginaires caribéens,
• Pour : la Retenue, la Tendresse, les Silences , les souffles, qui sont dévoilés tout en Intérieur et qui révèlent les énigmes des destins,
• Pour : ces voix qui assiègent, qui résonnent et qui ne proposent pas de solutions établies, et qui simplement invitent le lecteur à vivre avec les malédictions de nos passés,
• Pour : une littérature dans laquelle les écrivaines se distinguent de plus en plus et qui offrent des perspectives inattendues, imprévisibles,
• Pour : un roman vivant qui libère une esthétique fragmentée et indirecte, à la limite de l’Inextricable,
le Jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde réuni en Guadeloupe cette année décerne son Prix à Mme Evelyne Trouillot pour son roman « La mémoire aux abois », roman publié aux éditions Hoëbeke dans la collection Etonnants voyageurs dirigée par Michel Le Bris en mai 2010.  


Message de remerciement par Evelyne Trouillot:

« L’homme n’est jamais seul alors que je vous parle et que vous m’écoutez », nous dit le poète haïtien René Philoctète. Nous ne sommes pas seuls et la parole, le langage, la poésie nous unit. Un prix littéraire de la Caraïbe et du Tout-Monde casse les frontières et les renoue autrement. Bouleverse les stéréotypes et les clichés pour regarder le monde d’une autre perspective en déplaçant les centres et renversant les périphéries pour former de nouveaux centres. Autant de centres que de paroles.
Le centre d’où j’ai choisi d’écrire je le situe à Anse-à-Foleur, curieux petit village au nom frondeur du nord-ouest d’Haïti où la mer monte à l’assaut des images et où le vent s’offre aux caresses des enfants, comme un poème en devenir. Je l’ai choisi au hasard d’une promenade et depuis, il habite mon imaginaire lorsque j’écris quelque soit le lieu où je suis. Lorsque j’écris, je suis seule sans l’être vraiment.
Aujourd’hui, je suis riche d’une multitude de douleurs, car l’année 2010 a pour mon pays multiplié les catastrophes, frappant, heurtant avec des pauses à peine perceptibles. Une année tumultueuse et interminable, et je ne peux prendre la parole sans penser aux compatriotes disparus, aux survivants meurtris dans leurs esprits et dans leurs chairs. Je suis riche de beaucoup de larmes, je suis pleine de colère et de résolution. Et si je parais seule devant vous, ma tête est haute et digne parce que mes pas s’alignent sur d’autres pas.
De mon village au nom frondeur que je garde en moi comme un talisman de beauté, de révolte et de dignité, je suis riche de toute la puissance du monde : du courage des femmes afghanes, des cris des mères en deuil des quartiers démunis de Chicago, des bruits de vague houleuse des jeunes du Cap-Haïtien. De mon village au nom frondeur qui m’habite j’arpente le monde et les êtres.
Recevoir le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout Monde c’est placer Anse à Foleur au coeur de la Caraïbe et du monde. C’est une fois de plus déplacer le centre, bousculer les pouvoirs et revenir à l’essentiel, à cet humain qui est en chacun de nous et qui donne à « la plus petite larme d’un peuple valeur d’éternité ».
Aujourd’hui je pense à celles et à ceux qui ont péri pendant la dictature, celle de Duvalier ou d’un autre, qu’importe. Elles creusent toutes les mêmes blessures, enfantent les mêmes horreurs. Je pense à ceux qui y ont opposé leurs poings levés, leurs pleurs, leurs éclats de rire et leurs rêves. Je pense à tous ceux et à toutes celles qui se sont accrochés à la vie et à sa beauté toujours palpitante. C’est en pensant à eux que je reçois ce prix car la plus petite parcelle de bonheur et de dignité mérite d’être partagée.

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